Souverainement (bis)



  • Certes le Soleil se lève chaque jour. Est-ce une raison pour que nos politiques se comportent chaque nouveau jour comme de petits Rois-Soleil?

    Le site Numerama nous apprend ainsi que _l’ancienne ministre socialiste Delphine Batho et plusieurs députés Les Républicains dont la vice-présidente du parti Nathalie Kosciusko-Morizet, demandent la création d’un Commissariat à la souveraineté numérique qui aurait la responsabilité de créer un système d’exploitation françai_s.

    Les réactions négatives n’ont pas tardé. Je suis désolé d’y ajouter la mienne, après celle que j’avais exprimée sur le cloud souverain à la française.

    Si cette idée ne devait pas, comme on peut le supposer (cela s’appelle raisonner par induction) conduire à un nouveau gâchis d’argent public, et si un OS à la française devait un jour exister, qui s’en servirait ? Peut-être l’Etat et les acteurs publics. On peut trouver plusieurs exemples de l’attitude contraire, mais faisons l’hypothèse que les acteurs « souverains » se serviraient de leur OS « souverain ». Et s’y enfermeraient, sauf à nous l’imposer par la contrainte, en nous y enfermant.

    Et nous? Que nous apporterait un OS à la française?

    • l’usage de la langue française? on peut le regretter mais il est bien tard pour refuser de considérer le globish comme la lingua franca de l’Internet. L’Etat français ne se bat même plus pour imposer notre langue là où elle était juridiquement protégée (ONU, OTAN, UE…).
    • la satisfaction de ne pas enrichir M. William Gates ? Il y a Linux. Même la Chine ou la Corée du Nord (nous voici en bonne compagnie) ont eu ce genre d’idée… et  sont finalement parties sous Linux.
    • une plus grande sécurité ? Nous voici en terrain politique…

    Dans l’absolu idée de combattre l’hégémonie américaine sur le « Web français » (il faudrait dire sur les internautes français) et de sauvegarder la confidentialité des données échangées sur le réseau n’est pas absurde. Les révélations d’Edward Snowden sont proprement terrifiantes.

    Mais l’État français, qui n’entend pas donner l’asile à MM. Julian Assange et Edward Snowden et l’a fait savoir sèchement, est-il bien placé pour une posture de protecteur de nos libertés? Avant et après les événements de 2015, de manière constante depuis des années, à travers les alternances, et en pleine collaboration de tous les partis de gouvernement, l’État français n’a cessé d’affirmer son droit à écouter (sinon à entendre) , espionner, enregistrer les échanges des français, les partager avec des États tiers, en conserver et en utiliser en grand nombre les données.

    Enfin, du fait de son incapacité politique à comprendre ses adversaires, l’État français entend appliquer ce traitement exceptionnel à tous et tout le temps, définir statistiquement les comportements normaux et les déviants, au risque d’une explosion des méprises.

    Sur sa volonté de ne rien comprendre, il suffit écouter M. Valls (lire l’intéressant article du docteur Jean Yves Nau). J’avais commis, sur mon blog, un article comparant la police du temps de Fouché et la police algorithmique et annonçant l’echec de celle-ci, encore qu’on nous la présentât (avant le 13 novembre) comme l’arme absolue pour détecter les signaux faibles jusque dans la tête des terroristes.

    Au delà d’une prétention proprement totalitaire, on entre dans … le burlesque.

    Le même site Numerama s’est fait l’écho de la volonté de Mme Kosciusko-Morizet d’installer des backdoors à l’usage de la police. Or c’est très proprement une stupidité. Et puisque cette dame n’est pas le premier responsable politique à la proférer, il ne faut pas se lasser d’y répondre.

    M. Obama, Mme Clinton, M. Cameron, et même le gouvernement français dans son délire de toute-puissance ne peuvent demander aux mathématiques un miracle particulier.  Le patron du FBI est sûr qu’on peut lui trouver un truc. Mais cela fait rire. Il semble qu’Obama aussi attende un miracle. Mais cela fait rire.

    Je ne parle pas de miracle au hasard. Il s’agit bien de croire que l’on va modifier l’ordre naturel des choses. J’avais écrit sur mon blog un billet sur l’affaire dite des convulsionnaires, où un plaisant avait fini par dire que le roi de France voulait empêcher Dieu de faire des miracles à défaut de les produire lui même.

    La chute des corps graves ou la fission des atomes lourds sont des lois physiques insensibles aux injonctions politiques. Cela a des aspects positifs ou négatifs, c’est selon l’usage et l’usager. Il y a de même des lois mathématiques qui s’imposent à tous, quelque soit leur rang, et qui sont étrangères au volontarisme politique. La somme des angles d’un triangle ne peut être de 179° pour satisfaire un programme politique. La cryptographie repose sur l’usage de fonctions mathématiques irréversibles, même par un élu ou un fonctionnaire.

    Il y a quelque chose d’étrange à voir des gens qui ne sont pas avares de référence aux « lois » dans d’autres domaines où elles ne sont qu’abus de langage, vouloir les bousculer là où elles sont de fer. Je pense à l’économie, où des bricolages mathématiques sont prestement et abusivement intronisés sous le nom de « lois de l’économie » pour masquer de simples rapports de force sociaux ou politiques. Sans doute est-ce de cet usage qu’est née la conviction qu’une loi mathématique ou physique pouvait être amendée ?

    clé de secours

    Puisque l’on parle de backdoor, filons la métaphore.  Si la porte de secours est fermée à clé, de l’intérieur, celui qui est à l’extérieur, qu’il soit policier ou voleur, ne peut que tenter de l’enfoncer, s’il le peut. Or la porte cryptographique ne s’enfonce point. Ce que demandent les politiques c’est donc que l’on mette une clé de secours, du genre de ceux que l’on met pour les pompiers, mais qu’on la mette non à l’intérieur (du côté du propriétaire) mais à l’extérieur !

    Or ainsi placée, il n’est pas difficile de comprendre qu’elle servira de la même façon au gendarme et au voleur. Alors certes, la petite armoire peut avoir une clé. L’usage fait que cette seconde clé reste généralement sur l’armoire, ou pendue à un clou à côté.  Mais fut-elle dans un tiroir du gendarme qu’il reste possible de voler le gendarme, ou de bidouiller la serrure.

    Faut-il rappeler que le Pentagone, le fisc américain, le fisc français, les sites des banques ou celui Ashley-Madisson se sont tous fait hacker? Et que les clés asymétriques ont été justement inventées pour cela ?

    Les hommes et femmes politiques qui, légitimement soucieux d’accompagner, voire de favoriser, l’émergence d’une nouvelle économie, désirent prendre des initiatives utiles et marquantes ne manquent pas de chantiers où s’employer.

    Encore faut-il éviter de parler, comme Madame Delphine Batho, de l’exercice, dans le cyberespace, de la souveraineté nationale. Parce que cela n’a simplement aucun sens. Je l’ai écrit ailleurs, au sujet du bitcoin, le cyberespace nous place face aux limites de la pensée, en tout cas pour ceux qui pensent avec leurs pieds, sur le plancher des vaches, et qui vont y rester.

    Le cyberespace n’a pas de plage où planter sa bannière comme en 1492.

    1492

    L’enjeu politique serait bien plutôt de faire de la France, juridiquement, politiquement (et fiscalement, mais ce n’est pas forcément le premier souci) le meilleur point de contact entre ce monde-ci et le cyberespace. C’est la chose à laquelle les responsables politiques devraient réfléchir, autrement que sous le coup des émotions, et en intelligence avec les explorateurs du cyberespace.

    Cet article Souverainement (bis) est issue du site Le Coin Coin.